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JEAN RÉMY, LE MAÎTRE DU TAMBOUR EST MORT

Par Evans PAUL

 

Il y a un mois, le samedi 13 février 2021 fut enterré à New-York, Jean Rémy, l’excellent tambourineur du Super Jazz-des-Jeunes, décédé six jours auparavant, dans la matinée du 3 février, au SUNY Downstate Medical Center de Brooklyn, à l’âge de 86 ans.

Les plus jeunes ne peuvent le connaître. Jean Rémy a été pourtant le maître du tambour de sa génération, selon Aubelin Jolicoeur. Nonobstant Ti RORO de son vrai nom, Rodolphe Baillergeau, Labbé du groupe « Otofonik » ou Gabriel « du Peuple s’Amuse. »

Le tambour a toujours été l’instrument haïtien de prédilection, le plus maîtrisé à travers le temps. On ne saurait oublier Lenord Fortuné dit Azor, Samba Zaro de Foula et les admirables femmes de Nan Soukri aux Gonaïves qui frappent encore avec vigueur, des tambours au rythme de combat du banda, en hommage à nos proches disparus.

Né le 2 janvier 1935 à Port-au-Prince, plus précisément à la 4ème avenue Bolosse, quartier respectable d’élites émergentes au départ des troupes américaines dans les années 30, très jeune, Jean Rémy a intégré le Super Jazz-des-Jeunes en 1957. Il avait juste 22 ans.

 

Bolosse, son lieu de naissance, était la plus agréable banlieue de Port-au-Prince.

Au bas du Fort-Mercredi, dans le voisinage de Carrefour-Feuilles, se trouvent les 1er, 2ème, 3ème, 4ème et 5ème avenues Bolosse ainsi que la ruelle Flambert, où avait grandi, « Louis Antoine Roy. »

C’est donc cette périphérie qui est devenue « Grand-Ravine,» zone de non droit, quartier général du kidnapping, contrôlé par des gangs armés.

Bolosse, c’est le prolongement de Martissant au sud de Port-au-Prince, où habitait Albert Mangonès, le grand architecte haïtien qui a érigé le monument historique du « Maron Inconnu, » en face du Palais National au Champ-de-Mars. Il fut également, le rénovateur de la Citadelle Lafferière à Milot.

Bolosse est situé entre Carrefour-Feuilles et Martissant. À Carrefour-Feuilles, vivait l’excellent saxophoniste, le grand maestro Wébert Sicot du groupe Cadence Rampa. À Martissant, au sud de Bolosse, résidait Nemours Jean-Baptiste, le fondateur du Compas Direct, maestro et fameux saxophoniste également.

C’était aussi la zone d’Auguste Linstan Despradines dit Candio, le père de la grande cantatrice haïtienne, Emerante Despradines, mère de Richard Morse du groupe RAM, décédée récemment. Candio était aussi le grand-père du fameux chanteur Joseph Michel Martelly, ancien Président de la République (2011-2016). Candio demeure le plus grand compositeur des chansons folkloriques haïtiennes. Candio a fait admettre le vodou dans les auditoriums et salons des plus conservateurs du pays.

Dans ce même périmètre, s’établissait à Martissant, le grand hôtel Habitation Leclerc, de la grande danseuse américaine du folklore haitien Catherine Dunhame. Cet hôtel fréquenté par des milliers de touristes, a reçu les célèbres ancien président et ancienne première dame des États-Unis d’Amerique, Bill et Hilary Clinton, où ils ont fait leur lune de miel de jeunes mariés, en Haïti, au début des années 70.

Il y avait aussi dans cette même zone, l’Hôtel Simbie Continental et Royal Haitian, tous de niveau international avec une clientèle touristique des plus envieuses.

 

À cette époque, Haïti a été la deuxième destination touristique dans la caraïbe après Cuba.

L’espace de l’habitation Leclerc, récupéré par la « Fondasyon Konesans ak Libète (FOKAL) »de l’ancienne Première ministre, Michèle Duvivier Pierre-Louis, abrite aujourd’hui, le plus grand parc botanique haïtien.

Conséquence de la pression démographique d’un pays à la dérive depuis plusieurs années, l’environnement au fil du temps, ceinturé de bidonvilles est dramatiquement détérioré.

Jean Rémy a été le produit de cette zone.

Immortalisé dans l’album Saturday Nigth in Port-au-Prince du Super Jazz-des-Jeunes, paru en 1961, dans son duel avec Ti roro, l’autre légende du tambour, Jean Rémy a laissé pour la postérité une fantastique démonstration de son talent, en tant que maître du tambour. Ti Roro, lui aussi décédé il y a longtemps était issu de Croix-Desprez, une localité de Carrefour-Feuilles.

 

Par cet hommage bien mérité à Jean Rémy, je profite pour retracer l’histoire pathétique et l’image de grandeur, ce que c’était jadis « Grand-ravine,» (à Bolosse) ainsi que le Bicentenaire de mon enfance, transformés en lieux d’exactions des plus horribles de bandits, reflétant le résultat accablant, d’une profonde crise récurrente de société.

Nous sommes au temps de la déchéance d’un autre temps qu’il faut enseigner aux nouvelles générations, afin de rétablir le prestige d’antan de notre «Haïti Chérie,» capable de se relever, en choisissant d’agir rationnellement, pour cultiver, développer et assurer, la pérennité des valeurs du VIVRE-ENSEMBLE.

 

Jean Rémy, c’était aussi le «bicentenaire,»autre cauchemar de notre temps.

Le bicentenaire au bas de Bolosse a marqué une page glorieuse de notre histoire politique, urbanistique, artistique et touristique haïtiennes, des années 50 et 60.

Au moment d’écrire cette note, des bandits du Village de Dieu ont assassiné et mutilé des cadavres d’au moins quatre policiers. Le pays est sous le choc d’une escalade de violence, dans l’ancien plus beau quartier de toute la république d’Haïti, jusqu’au milieu des années 70, au point d’être copié et répété à Santo Domingo en République Dominicaine, par feu l’ancien président Rafael Leonidas Trujillo (1930-1961).

La cité de l’exposition, communément appelée bicentenaire est l’une des grandes réalisations de feu l’ancien président d’Haïti, Dumarsais Estimé (1946-1950), inaugurée à l’occasion des deux cents ans de la création de la ville de Port-au-Prince, le 8 décembre 1949, d’où le nom Bicentenaire.

 

Environ 300,000 touristes, venant de quinze pays, ont visité l’exposition du bicentenaire en Haïti. On pouvait les voir se promener en toute quiétude, le long du littoral, bordé de palmiers, présentant une allure de fraîcheur agréable.

En ce temps-là, Haïti était considéré comme le centre culturel et touristique de la caraïbe.

Dans la baie de Port-au-Prince, de la 5ème avenue au sud, sur une superficie de 30 hectares, le bicentenaire (cité de l’exposition ou cité Dumarsais Estimé), englobe Bolosse, Fort-Sainclair, jusqu’au port dénommé arsenal, en face du marché de la Croix-des-Bossales, à côté de l’ancien Fort-Dimanche, tristement célèbre au nord.

Au bicentenaire, en face du Village de Dieu se trouvait le Théâtre de Verdure Massillon Coicou, présentement Théâtre National, où se produisit la « Troupe Folklorique Nationale d’Haïti, » accompagnée du Super Jazz-des-Jeunes, chaque jeudi et chaque dimanche soir, pour le bonheur des milliers de spectateurs dont des touristes qui visitaient Haïti en grand nombre.

 

Athémise, ma défunte mère chérie, m’emmena de temps en temps, assister à ce grand show. Je n’avais pas encore dix ans. Je me rappelle la merveille que c’était le bicentenaire, avec en plus du Théâtre de Verdure, le gymnasium de Port-au-Prince, l’église la Prophetie du pasteur Vital Herne, le Club aux Palmistes, les quartiers généraux des Scouts d’Haïti et des Scouts Éclaireurs d’Haïti, la Chapelle Sixteen, l’Union School, la Compagnie Électrique, l’École Jean XXIII des Frères de l’Instruction Chrétienne, le Palais Législatif, le Ministère de l’Éducation Nationale et celui des Affaires Étrangères, la Marie de Port-au-Prince, la Place des Pigeons (le lieu des amoureux), la Place des Nations-Unies avec sa fontaine lumineuse, égayée de son jet d’eau féérique, éjecté au son de la musique (le premier de la caraïbes).

 

Siégeaient aussi au bicentenaire, l’Administration Générale des Douanes, l’Administration Générale des Postes, le Casino International, le restaurant le Rond-Point, les ambassades des États-Unis, du Vénézuéla, de l’Italie et de l’Allemagne ainsi l’Hotel Beau-Rivage dont le vestige, loge actuellement le parquet du tribunal de première instance de Port-au-Prince.

Des dizaines de pavillons y étaient également implantés, 42 magasins, un cinéma pouvant contenir 400 personnes, étalés sur le boulevard de deux kilomètres de long et trente mètres de large.

La construction des infrastructures du bicentenaire a bénéficié d’un apport international considérable. Les ambassades et certains pavillons ont été financés par les pays concernés.

Sous la supervision de l’architecte français Théodore Démost avec la participation des professionnels haïtiens, dont le jeune architecte Albert Mangonès, les travaux se sont réalisés en seulement 7 mois, au cours de l’année 1949.

Cette Exposition Internationale ou Festival de la Paix, devait coûter 4 millions de dollars américains au pays. Il existe cependant une certaine controverse sur le montant exact qui a été utilisé. 26 millions furent dépensés, dont 10 millions échappèrent à toutes justifications, a-t-on polémiqué.

Le bicentenaire, zone touristique, n’avait aucune maison résidentielle, pour personne, riche ou pauvre. Les habitants de la zone se cantonnaient, à la ruelle du Foyer des Arts Plastiques, au Coq d’Or au dos du Théâtre de Verdure, à la cité Louverture du Portail-de-Léogâne et à Fort-Sainclair, le long du chemin de fer de la rue du Magasin de l’État, perpendiculaire au Bicentenaire, c’est-à-dire, le Boulevard Harry Truman, du nom du 33ème président américain (1945-1953).

 

Les endroits où sont construits anarchiquement à partir de 1988, Cité de l’Éternel, Cité Plus et Village de Dieu, constituaient une vaste mangue. Dans ce flanc ouest du Boulevard Harry Truman, s’étendant de la cinquième avenue bolosse jusqu’à la rue des casernes, il y avait très peu de construction, sinon, un immense terrain vide dans l’emplacement du Village de Dieu, où s’installaient parfois, « des compagnies de cirques internationales, » offrant de grands spectacles au pays.

L’historien Georges Corvington, dans sa rubrique, «Port-au-Prince au cours des ans,»nous a laissé sûrement des anecdotes.

Le Super Jazz-des-Jeunes produisait une musique harmonisée par le solfège. Chaque instrumentiste lisait sa participation, à l’exception des chanteuse et chanteurs vedettes, Lumane Casimir, Gerard Dupervil, Pierre Blain, Serge Lahens et Jean Claude Félix , entre autres, qui mémorisaient leurs textes.

Avec ses deux tambours, Jean Rémy, comme instrumentiste, était la véritable exception à la règle. Capable de donner le ton et de conduire les différentes phases des morceaux musicaux, au gré du rythme typique du Super Jazz-des-Jeunes, Jean Rémy a été l’un des principaux atouts de cet orchestre, sans pratiquer la lecture du solfège.

Il évoluait pourtant avec des ténors exigeants, comme le maestro et saxophoniste René St-Aude, le grand compositeur et trompettiste, Antalcidas Murât…

Ces génies de leur temps et la reine de beauté haïtienne, sa majesté Claudinette Fouchard, avaient majestueusement explosé à Cali en Colombie et remporté le trophée de ce grand festival international du sucre, au nom d’Haïti, en 1960.

Immigré à New-York au commencement des années 70, le Super Jazz-des-Jeunes et son maître du tambour, Jean Rémy, ont terminé leur existence aux États-Unis.

 

Le président René Préval, l’ancien ministre Jean Molière, l’ancienne protectrice du citoyen Florence Élie et le maestro Jean Jean-Pierre, ont tenté de ressusciter le Super Jazz-des-Jeunes en 2008. Au Parc Historique de la Canne-a-Sacre de René Max Auguste et de Michaelle Auguste St Natus, mais aussi à Tara’s, au Kiosque Occide Jeanty du Champs-de-Mars, dans l’harmonie des notes de solfège des musiciens de la fanfare du Palais National, des chanteuses et chanteurs Pierre Blain, Fabienne Denis, Erick Charles, entre autres, ont permis aux jeunes et à des moins jeunes, de vivre des moments de réminiscence, des inoubliables chansons du Super Jazz-des-Jeunes. Jean Rémy avait déjà pris sa retraite.

 

Parrain de mon unique petite sœur biologique, Amenta, tuée au stade Sylvio Cator, le samedi 11 décembre 1976, je côtoyais de très près Jean Rémy, dans les répétions du Super Jazz-des-Jeunes, au Théâtre de Verdure Massillon Coicou, peu avant le départ définitif de l’orchestre pour les États-Unis. Jean Rémy a été pour moi un parent, un bienfaiteur. Mon piston de l’ère duvalierien, Jean Rémy est celui qui m’avait fait entrer au Lycée Toussaint Louverture. La nouvelle de la mort de Jean Rémy, m’a été donnée par mon camarade de lutte au KID, Golreen Rémy, son fils affectif, toujours à son chevet, depuis plusieurs années de sa maladie de diabète.

À sa veuve Pierrette Oriol-Rémy, à ses enfants: Péralte, Mirline, Golreen, Arthur, Jean Fils, Jimmy, Tania et Souveney ainsi qu’à ses anciens coéquipiers du Super Jazz-des-Jeunes, encore en vie, dont Serge Lahens, Jean-Claude Gélin, Mario Franck, Willy Frédéric, Gérard « Jean-Claude » Saint Aude, Yvan Pompilus, Exalès Césaire, Eddy Jean Calixte, je présente mes plus sincères condoléances.

J’adresse mes salutations spéciales à Louis Carl Saint Jean et à Mario D. Volcy qui ont vulgarisé la triste nouvelle du décès de Jean Rémy à New-York.

Le violoniste classique et galeriste Yves Deshommes avait toujours salué en Jean Rémy « le plus grand tambourineur haïtien. »Selon le poète Estrop Jean-Baptiste, originaire de Terre-Neuve, auteur de Nuit de novembre: « Jean Rémy était la force silencieuse du Super Jazz-des-Jeunes. » On peut comprendre pourquoi Aubelin Jolicœur l’avait surnommé « LE MAÎTRE DU TAMBOUR » et Bob Lemoine, « l’émanation de la sagesse. »

Car, en plus d’avoir été un tambourineur de première classe, Jean Rémy fut un homme de bon commerce et d’une gentillesse proverbiale, a écrit Louis Carl Saint Jean, en hommage à cet grand homme de l’art, JEAN RÉMY, LE MAÎTRE DU TAMBOUR. Fin

Port-au-Prince, le 13 mars 2021.-

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